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mercredi 11 juillet 2018

Kanha Diaries 2018 – Episode V


 La traque du tigre... 


Pour une expérience magique dans les forêts grandioses de Kanha !! 

KNP – T76 Naina + cubs © Vincent Dabadie 20/04/2018



On dit souvent que les maîtres mots de la quête du tigre sont chance et patience dans une combinaison loin d’être toujours équilibrée… Ainsi, est-il possible de tomber nez-à-nez avec un tigre sans même l’avoir désiré ni cherché, fortuitement, pour peu que notre bruyante intrusion ne l’importune pas au point de le faire fuir. Les choses paraissent alors faciles, donnant l’illusion du caractère automatique de la rencontre.

Tranquillement tapis dans les sous-bois, profitant des feuillages encore humides à l’abri de nos regards inquisiteurs, il peut alors décider à sa guise de nous mettre à l’épreuve des heures durant, en pleine chaleur, pour ne se montrer que lorsque la soif l’indispose…mais le tigre n’est pas ingrat et il sait récompenser ceux qui prennent le temps de le comprendre et de respecter son rythme et ses habitudes. Cette « récompense », nous avons eu le bonheur de la vivre récemment à Kanha et de vous la conter dans l’épisode II de "Kanha Diaries".

Chance et patience ne sont pourtant pas les seuls ingrédients… L’art de la traque augmente en effet considérablement les chances d’une rencontre… 

La veille de ce matin-là, nous avions décidé, après maintes réflexions, de nous séparer de notre guide attitré, démotivé et visiblement peu soucieux de partager avec nous les expériences vécues dans ces forêts mythiques… Les évènements allaient nous donner raison et nous firent la connaissance d’un « guide traqueur » alliant connaissances naturalistes et talents de pisteur…

Une autre aventure pouvait commencer dans les empreintes du tigre ! 

Accompagnant les premières lueurs du jour, des signes très encourageants laissent augurer une matinée d’exception… 
Au détour d’une piste, un python sort de son trou et « serpente » devant notre jeep alors que nous sommes en chemin pour la zone centrale de Kanha…

KNP – Python des rochers © VD 20/04/2018

Quelques instants plus tard, c’est au tour d’un lièvre indien de venir nous saluer à bonne distance alors que nous entamions à peine la recherche du tigre.

Il est très rare de parvenir à observer successivement ces deux animaux, d’habitude très discrets et qui ne s’aventurent guère à découvert ! 

KNP – Lièvre indien © VD 20/04/2018 

Plus de doute, les forêts de Kanha sont bien décidées à nous dévoiler la vie secrète de leur antre... Notre guide se tient à l’écoute du moindre son et redouble de vigilance pour détecter les empreintes laissées par le seigneur des lieux. Il fait stopper notre véhicule pour mieux décrypter le langage de la forêt et distinguer les bruits capables de trahir la proximité du grand fauve… Ça y est, nous sommes sur sa piste, les traces relevées en divers emplacements sont toutes fraîches et permettent de recouper les hypothèses de déplacements… Ce n’est pas un tigre mais une famille qui laisse ces « pugmarks » de tailles différentes ! 


KNP – T76 Naina © VD 20/04/2018 

Le réseau de pistes de Kanha est dense et quadrille parfaitement les patchs de forêts nous laissant ainsi de bonnes chances. Mais comme toujours, nous sommes tributaires du bon vouloir de notre hôte qui aura perçu notre présence bien avant qu’il ne se trouve à portée de notre vue… A chaque croisement, guide et driver (chauffeur) engagent des conjectures sur le comportement de la petite famille…


Puis soudain, les mots tant espérés retentissent dans la bouche de notre guide « Tiger, Tiger ! »… La folie du tigre peut désormais s’emparer de nos âmes… D’autant que cette magnifique femelle n’est pas seule… Ses 4 rejetons font irruption des fourrées pour la rejoindre et nous inviter dans ce « ballet » improvisé. 


Après ce moment de joie intense partagée par tous les occupants de la jeep, une question nous ramène à la réalité : va-t-on assister à une scène furtive comme bien souvent dans pareille circonstance ou sera-t-on en mesure de pénétrer l’intimité d’une famille de tigres sans la perturber et prolonger ainsi ces moments magiques ?

La réponse ne se fit guère attendre. Notre équipe fait montre d’une grande virtuosité car la situation impose de témoigner au souverain incontesté le respect qui lui est dû... même si nous sommes seuls, une distance de sécurité doit être systématiquement respectée afin de mettre la mère en confiance et lui permettre de négliger notre présence pour se concentrer sur sa progéniture.

Se tiennent devant nous Naina (T76) et le fruit de sa première portée, trois mâles et une femelle très gracile. Naina est une tigresse dominante de la zone touristique centrale de Kanha qui s’est accouplée avec le mâle qui règne sans partage sur ce vaste territoire, Bajrang (T64). Cette jeune et belle tigresse est réputée pour être assez timide. Nous disposons de ces informations très rapidement, ce qui permet également d’ajuster nos actions aux comportements de la petite « troupe ».

KNP – jeunesse curieuse © VD 20/04/2018 

Bien que conservant une distance de confort, la tigresse décide rapidement de prendre la piste à l’opposé de notre position. Âgés d’une dizaine de mois environ, les jeunes sont très mobiles et joueurs et les déplacements sont toujours compliqués. Il faut profiter des températures clémentes du début de matinée pour les longues marches afin de pouvoir s’économiser aux heures les plus chaudes.

A une distance oscillant entre 50 et 100 mètres, nous suivons la mère et ses petits et nous constatons très vite que deux des trois mâles sont beaucoup plus craintifs et alternent entre les franges de la piste et les fourrées en bordure. Nos objectifs nous autorisent à rester éloignés tout en ne ratant rien du spectacle. Difficile toutefois de les conserver tous les 5 dans le viseur…guide et driver réalisent un travail admirable de justesse pour nous rapprocher mais pas trop lorsque la troupe s’arrête quelques instants avant de repartir…

KNP – jeux de tigres © VD 20/04/2018

La scène est réellement fantastique et nous mesurons l’opportunité rare qui s’offre à nous de pouvoir jouir du comportement totalement naturel de ces tigres qui arpentent la piste sans avoir à la partager avec des jeeps aux moteurs bruyants…déjà une vingtaine de minutes que nous les accompagnons lorsque Naina décide de s’arrêter au pied d’un arbre suivie de près par le mâle dominant de la portée et la petite femelle.

KNP – alignement parfait © VD 20/04/2018 

La suite est une incroyable démonstration des liens sociaux étroits qui unissent mère et petits durant les deux premières années de leur existence: le mâle s’approche pour solliciter quelques caresses de la mère qui les lui accorde bien volontiers mais non sans lui témoigner au passage quelques signes d’agacement, tous crocs dehors... galvanisé par ce qu’il perçoit comme des encouragements, celui-ci continue fièrement son chemin dans notre direction en déployant sa queue dans un geste conquérant, dessinant de somptueuses arabesques.

Puis après avoir reniflé un arbre et s’y être frotté, il revient vers la mère qui s’est levée entre temps…elle nous fait face et évalue si nous représentons un danger…très peu intéressé par ces préoccupations d’adultes, le rejeton préfère se laisser lourdement tomber à la renverse juste devant elle pour redevenir le centre de son attention…

KNP – "les quatre fers en l'air" © VD 20/04/2018

... il se roule par terre comme un enfant capricieux et finit par prendre la pose pour nous toiser d’un regard supérieur….sa sœur reste quant à elle placide et réservée à l'abri du corps massif de sa mère, nous gratifiant de temps en temps de quelques regards charmeurs. Pour souligner un peu plus le caractère rare de la scène, rien de mieux que l'écrin de la forêt de sals et une piste sinueuse ornée de magnifiques arbres !

KNP – Fier de ma maman © VD 20/04/2018 

L’arrivée d’une jeep sonne la fin du « show »….la mère allongée paisiblement donne les derniers signes d’affection au mâle dominant de la portée tandis que sa fille reste tranquillement à l’arrière…elle leur transmet les consignes d’un départ imminent pour rejoindre le cœur de la forêt et poursuivre leurs jeux à couvert. Soudain, elle se lève semblant percevoir un danger provenant du sous-bois. Désormais, les trois tigres tournent la tête…peut-être s’agit-il d’un appel à destination des deux peureux restés à l’écart de la piste aux « étoiles ».

Bientôt, ce sera tout un cortège de véhicules remplis de familles surexcitées qui nous extirpera de ce rêve éveillé…

KNP – Fin du rêve © VD 20/04/2018

Nous sommes alors pris par un léger sentiment de frustration bien vite dissipé par la vision de la joie des indiens et le visage émerveillée des enfants assistant au spectacle de la tigresse s'enfonçant dans les bois avec ses petits...

Sur le chemin du retour, le silence s'installe dans la jeep, nous laissant à nos rêveries.


Textes et photos Vincent Dabadie
© Blog Pierre Chéron - L335-3 du Code de la propriété intellectuelle

mercredi 4 juillet 2018

Kanha Diaries 2018 - Episode IV


 Kanha Meadow 

Leçons de chasse !



KNP –T65 Neelam dans Kanha Meadow © Vincent Dabadie - avril 2018

Même pour une "tueuse" émérite comme Neelam aussi surnommée la reine de Kanha Meadows, la chasse demeure un art complexe qui dépend autant des talents et de l'ingéniosité déployés par le prédateur que de paramètres qui lui sont extérieurs et qui rendent l'issue de chaque tentative incertaine.

Avec ses 4 petits qu'elle est en train de mener à l'âge adulte, Neelam a développé toutes les techniques nécessaires pour se garantir le maximum de réussite sur un territoire très riche en proies de toutes sortes.

Pour ne citer que les cervidés et les antilopes que l'on retrouve dans l'écosystème des forêts et plaines de Kanha, sont susceptibles de figurer au menu de la petite famille : sambars, chitals, barasinghas, barking deers, chousinghas, nilgais et même les splendides antilopes cervicapres indiennes appelées aussi "Blackbucks" et qui ont été réintroduites il y a peu dans la zone centrale de la réserve.

Plus occasionnellement, d'autres espèces peuvent devenir la cible de la tigresse
comme les gaurs (bisons indiens), les singes langurs ou bien des carnivores représentant (léopards) ou non (hyènes, chacals, dholes...) une menace sur son territoire.


KNP– l’affût est une technique de chasse éprouvée 
© VD - avril 2018
Au cours d'une de nos sorties dans Kanha Meadow, nous allons pouvoir assister à plusieurs séquences illustrant parfaitement l'adaptabilité du tigre à son habitat naturel et aux circonstances, lorsqu'il décide de se mettre en chasse.

Profitant des possibilités qu'offrent la topographie du terrain combinée au couvert végétal, Neelam choisit ce matin là de se positionner dans un creux à l'abri de hautes touffes d'herbes, en plein cœur de Kanha Meadow.

Elle domine ainsi une petite ravine située en contrebas d'une plaine relativement dégagée où s'avance un groupe de cerfs axis.

Plusieurs options :

  • soit tenter de s'approcher au plus près du groupe en empruntant la ravine pour rester à couvert et déclencher une attaque fulgurante lorsqu'elle ne sera plus séparée des chitals que de quelques mètres,
  • soit maintenir sa position d'affût en attendant au contraire que des individus isolés s'aventurent par mégarde vers sa cache,
L'attente peut être longue dans des positions souvent inconfortables. Un mouvement inapproprié ou un changement soudain de direction du vent peuvent trahir à tout moment sa présence en éveillant le sens des cervidés.

Qu'importe, la quête d'un bon repas mérite sacrifices même si en moyenne une seule tentative sur 10 est couronnée de succès.

 © VD - avril 2018















KNP– camouflage de Neelam en tentative d’approche des cheetals 
© VD - avril 2018

Après avoir semblé hésiter à rejoindre la ravine, elle aperçoit des chitals qui semblent se diriger vers la ravine et dans le piège tendu. La fenêtre de tir est réduite mais représente une trop belle opportunité pour la tigresse...cela vaut bien quelques muscles endoloris pour mettre fin aux crampes d'estomac !

Finalement quelques langurs perchés dans les arbres en décideront autrement en donnant l'alarme pour prévenir leurs partenaires d'infortune....tout est à recommencer et Neelam sort de sa cache fièrement pour sillonner son territoire à la recherche d'une nouvelle occasion.

Sl'affût constitue une technique éprouvée, a fortiori la nuit lorsque l'acuité des sens est amoindrie chez les proies, les déplacements à travers les plaines tapissées d'herbes hautes permettent quant à eux de multiplier les situations en croisant de nombreuses hardes ou des individus isolés.



KNP-approche d'antilopes "blackbuck", 
pour une chasse inédite © VD - avril 2018
La vision de Neelam parcourant Kanha Meadow est tout bonnement fantastique...celle d'un tigre sauvage souverain et redoutable dans ces paysages s'étendant à perte de vue, n'éprouvant d'autres contraintes que celles que lui fixe sa propre condition.

Tout à coup, troquant sa royale démarche contre une attitude de concentration extrême, la tigresse se tapis dans les herbes et avance à pas millimétrés, les muscles tendus vers son nouvel objectif.

Les sens sollicités à leur maximum, elle évalue à chaque instant la distance qui la sépare de ses proies potentielles et scrute les moindres signes avant-coureur de leur tressaillement...elle peut rester immobile de longues minutes puis avancer furtivement sur plusieurs mètres en une fraction de seconde, et reprendre ce cycle à
plusieurs reprises dans un parfait équilibre du corps et des gestes.

KNP – repos avant de reprendre la « bataille »
© VD - avril 2018


En dépit d'amorces répétées de chasse visant des troupeaux de chitals ou des blackbucks isolés, nous ne verrons jamais la tigresse s'élancer vers ses proies dans un assaut final.

Le tigre sait parfaitement économiser ses forces lorsque ses chances de succès sont trop faibles ou encore lorsque la faim ne le tenaille pas suffisamment.

Un court répit est accordé par la reine aux "sujets" de son vaste territoire. Elle éprouve le besoin de se reposer dans un de ses endroits favoris, au bord d’un trou d’eau.







KNP – fuite pour une mort annoncée
© VD - avril 2018
KNP– © VD - avril 2018

Pour combien de temps encore sont ils en sécurité ?

La nuit approche et ses jeunes âgés de 18 mois environ vont la rejoindre.

Ce n'est plus d’une tigresse seule dont les habitants de la forêt devront se méfier mais d'un pack de 5 tigres capable de se coordonner et d'entreprendre des actions communes de chasse. La nuit s'annonce longue et terrifiante au royaume des tigres !

Rien ne sert de courir petit cerf, semble lui souffler Neelam, il faut arriver à point.


Textes et photos Vincent Dabadie
© Blog Pierre Chéron - L335-3 du Code de la propriété intellectuelle

mercredi 27 juin 2018

Kanha Diaries 2018 - Episode III

Mukki Zone 

Rencontre "mortelle" pour une destinée tragique !


KNP - T31 Chhoti Mada © Vincent Dabadie - 18/04/2018 
Nous venons de passer deux jours superbes à Mukki dans la core zone de la réserve de Kanha. Les "sightings" ont été excellentes et nous abordons ce dernier safari à Mukki sereinement en compagnie de notre guide, débarrassés de l'anxiété des premières sorties où les attentes sont grandes et l'appréhension de possibles déceptions bien présente.

Tôt le matin, nous tombons sur un petit groupe de barasinghas males dans la douce lumière du matin...l'ambiance est sublime et la magie de Kanha opère une fois de plus !

KNP - Barasinghas dans Mukki © VD - 18/04/2018 
Un peu plus tôt, nous avions tenté sans succès d'observer Mahabir (T33) et sa nouvelle portée et un nouveau challenger, Garhi Male (T50), établis dans la partie sud de la zone, proche de Mukki Gate.

Après l'étape des Barasinghas, nous nous dirigeons vers le secteur dit de "Dawajhandhi" avec de solides espoirs de surprendre la famille de Chhota Munna (T29) et Dawajhandhi (T27) en pleine baignade dans le magnifique point d'eau de "Babathenga Talab".

Mais avant de s'y rendre, notre guide décide de s'aventurer sur le territoire de Chhoti Mada (T31), la mère de Dawajhandhi, que nous n'avions pas réussi à apercevoir les jours précédents et pour cause...elle vient d'avoir une portée et les trois petits ont moins de deux mois !

Toutefois, la semaine précédente, elle a été observée avec sa progéniture à l'unique point d'eau situé en plein cœur de son territoire. Un face à face assez surprenant l'avait alors opposé dans l'eau, au jeune mais déjà très puissant MB3, fils de la précédente portée de Mahabir.

La scène était assez surréaliste puisque les petits cubs semblaient défier le tigre mâle, confortablement installés sur le ventre de leur mère....MB3 dû rester impassible en raison de la présence "tutélaire" d'Umarpani (T30), le mâle dominant et incontesté de la plus grande partie de Mukki. Pour assoir sa suprême autorité, nul besoin de défier le jeune présomptueux, il suffit à Umarpani de se mettre à l'eau pour réduire à néant les prétentions de l'impudent et inexpérimenté MB2.

Entre Chhoti Mada et le jeune tigre en quête de territoire, un contentieux "familial" de plusieurs mois existe.  Un affrontement violent entre son frère, MB1, et la tigresse avait en effet été rapporté en novembre 2017 dans le même secteur. A l'époque MB1 était encore trop jeune pour inquiéter réellement une tigresse en pleine maturité comme Chhoti Mada (âgé de 10 ans). Aujourd'hui les choses sont très différentes avec MB2, plus puissant que son frère, et seule la vigilance d'Umarpani permet d'assurer une sécurité précaire aux petits tigres.

Conscient de la pression supplémentaire qu'exerce la présence de nombreuses jeeps dans la zone, le "Forest Department" a décidé de disposer des barrières afin que la petite famille ne soit plus dérangée au point d'eau, dans cette phase critique où les bébés sont soumis à de nombreuses menaces.

Après avoir inspecté les environs de la zone rendue inaccessible, nous empruntons une piste et sommes rapidement alertés par la présence de deux jeeps à l'arrêt.

Nous immobilisons à notre tour notre véhicule et coupons le moteur....nous sommes aussitôt saisis par le bruit sourd de feulements de ce qui semble provenir d'un "duo" de tigres !

Des rugissements glaçants, à intervalles réguliers, déchirent le silence de la jungle et nous sortent de la torpeur matinale...nous réalisons petit à petit le drame qui se joue à quelques mètres de nous à l'abri de l'épais "bush".

...


Nous n'apercevons que par intermittence les silhouettes des deux protagonistes qui se tournent autour et semblent se défier. L'une est beaucoup plus massive et imposante que l'autre et nous comprenons très vite que Chhoti Mada est aux prises avec un tigre mâle qui a fait intrusion sur son territoire.

Par moment, l'air charrie une lourde odeur de "Kill" qui trahit l'objet probable de la discorde. La tension est extrême et si les séquences de combat ne sont pas fratricides, on perçoit la violence soudaine et sporadique des altercations qui émaillent le face à face.

Dans ce genre de situation, quelques secondes de lutte intense peuvent suffire à infliger des blessures graves pouvant occasionner la mort d'un des assaillants.

Lorsque les tigres apparaissent furtivement dans une trouée de végétation, il nous semble que Chhoti Mada s'attarde dans un petit pré carré en le défendant âprement...elle lèche visiblement quelque chose sur le sol, certainement la carcasse de l'animal tué dans la nuit. Les tigres sont capables de se livrer des combats mortels pour défendre un repas chèrement acquis.

Après plus d'une heure, une masse de muscles s'éloigne à l'opposé de la piste où nous nous trouvons et s'enfonce dans la forêt. Ne reste plus que Chhoti Mada qui semble très agitée et s'apprête à sortir de la végétation pour rejoindre la route.

Avec difficulté, no
us distinguons à travers les feuillages la lente progression de la tigresse qui semble tenir quelque chose dans sa gueule...oui, c'est bien ça ! Certainement un de ses petits. Nous sommes prêts à exulter car il est très rare d'avoir l'opportunité d'assister à ce genre de scène avec une mère transportant ainsi son petit.


KNP - Chhoti Mada sortant des fourrées © VD - 18/04/2018

Ce que nous allons découvrir à la sortie du "Bush" est encore plus rare...le petit a effectivement la tête positionnée dans la gueule de sa mère mais le petit corps est balloté de droite et de gauche et semble inerte...nous mettons quelques secondes à réaliser qu'il est mort et que sa mère marche d'un pas funeste pour mettre sa dépouille en lieu sûr.
Après quelques mètres, plus aucun doute n'est permis, la tigresse porte les lourds stigmate de la bataille qu'elle vient de livrer et ses blessures sont multiples (aux pattes avant, sur le museau et l'oreille...). Le petit tigre quant à lui a certainement été tué d'un simple coup de patte donné par le mâle au niveau de son ventre ensanglanté.

L
a scène est à la fois dramatique et émouvante car il nous est donné d'observer avec quelle infinie délicatesse la tigresse prend soin de la dépouille de son petit. Elle la dépose puis la reprend à plusieurs reprises afin de pouvoir vérifier qu'elle n'est pas suivie par MB2. Son regard touchant est stupéfiant de désespoir ! Après avoir jeté plusieurs coups d'oeil dans notre direction, elle s'éloigne enfin pour regagner le secteur fermé aux visiteurs, proche du point d'eau.

En ses heures bien sombres, le royaume d'Umarpani vacille et semble bien désolé et inhospitalier quand sa reine se trouve à la merci de "simples vagabonds" et de leur furieuse colère. Sa zone de dominance s'étend du cœur de Mukki jusqu'à la buffer zone de Kapha, chevauchant le territoire de nombreuses tigresses, ce qui le place dans l'impossibilité matérielle d'assurer la protection des femelles et de leurs portées sur un espace aussi vaste comportant une forte densité de tigres et comptant des concurrents potentiels.

Abasourdis, nous nous lançons dans des conjectures pour retracer le détail des évènements et échafaudons un scénario propice à conserver quelques espoirs.

Ainsi, la tigresse aurait été surprise par MB2 sur la dépouille de la proie alors qu'elle était accompagnée du petit male de la portée le plus proche d'elle et ne la quittant jamais. MB2 aurait alors exigé son tribu et tué le petit dans l'altercation qui aurait suivi avec Chhoti Mada. Un male ne perd jamais une occasion pour se débarrasser de futurs concurrents. Reste alors à connaitre le sort des deux autres petits de la portée. Ils n'ont pas suivi la mère lorsqu'elle est sortie des fourrées, ce qui laisse supposer que: soit ils étaient également présents et ils sont morts, soit ils étaient restés dans la cache de la mère, loin de la tragédie et donc en sécurité.

KNP - en attente du dénouement © VD - 18/04/2018
Après que notre driver nous a conduit au lieu de ralliement des jeeps pour le breakfast, nous faisons la rencontre de l'Adjoint du "Field Director" du parc de Kanha, dépêché sur les lieux pour faire le point sur la situation. Il semble préoccupé et demande à voir les images de la scène. Après quelques instants de réflexion, nous convenons avec lui de ne pas diffuser les images les plus sensibles.


Se rendant sur le territoire de la tigresse, nous décidons également de retourner voir Chhoti Mada. 

Dès notre arrivée sur place, nous comprenons que les hostilités ne sont pas terminées. 

La tigresse tente de reprendre le contrôle de la situation en adoptant le comportement typique d'une des ses patrouilles quotidiennes avec marquage du territoire.




Mais à peine le temps de se remettre du terrible combat et de la perte de son petit qu'il faut réunir ses ultimes forces pour faire de nouveau face à l'agresseur. Les choses sont claires,...

MB2 ne semble pas décidé à en rester là mais compte bien liquider la totalité de la portée et pourquoi pas la mère qui a osé le défier.




La femelle s'élance soudainement en direction des fourrées puis stoppe net sa course pour adopter contre toute attente une position de soumission...la végétation laisse alors paraître la tête de MB2, victorieux.


La tigresse se résigne. L'œil hagard, elle semble accepter le sort que lui dicte la loi du plus fort. Elle finira par se coucher aux pieds de son bourreau.


Devant la menace qui pèse sur la tigresse, le "Forest Department" fait venir sur place un éléphant afin d'éloigner définitivement MB2 de la zone, Chhoti Mada va enfin pouvoir souffler et réaliser l'effroyable bilan de cette cruelle matinée.


Une jeep du FD s'approche alors de nous pour nous demander de quitter les lieux afin de ne pas gêner le déroulement des opérations. L'éléphant doit en effet disposer du champ libre pour effectuer les vérifications que la situation impose et espérer découvrir des petits encore en vie...effectivement, nous apprendrons dans la soirée qu'au moins un des petits de la portée est sain et sauf, récompensant ainsi la réactivité du FD et ses efforts pour préserver ce qui pouvait encore l'être.
Nous quittons Mukki le cœur serré mais reconnaissants d'avoir été les témoins privilégiés de moments intenses et rares de la vie sauvage, justifiant amplement la réputation de ce parc unique au renouveau incontestable ! 

KNP - MB2 chassé par les éléphants © VD - 18/04/2018
              
Nous apprendrons, à notre retour, le transfert de MB2 (le 20/06/2018) dans la Tiger Reserve de Satkosia située dans l'état proche d'Odisha afin de laisser à ce jeune tigre très entreprenant, le maximum de chances de conquérir un territoire sans avoir à batailler face à une féroce concurrence. Saluons cette initiative de  transfert entre états qui constitue une première, avant les relocalisations programmées dans la Tiger Reserve de Buxa. En revanche, le choix d'une relocalisation au moment du démarrage de la mousson interpelle dans la mesure où le jeune tigre devra prendre ses repères durant une période particulièrement délicate.

Satkosia qui s'étend sur 970 km², fait partie des réserves à repeupler en tigres puisqu'elle ne compterait actuellement qu'un couple âgé de tigres plus capable d'assurer l'avenir du parc. A l'instar de Mukundra Hills, il faudra suivre dans les mois qui viennent et notamment après la mousson, l'évolution de la situation et la constitution de couples avec l'arrivée de tigresses. A Satkosia, il est envisagé de relocaliser trois mâles et trois femelles en provenance des réserves du Madhya Pradesh (Kanha, Pench et Bandhavgarh a priori), le mâle (MB2) de Kanha étant le premier de la "séquence".


Textes et photos Vincent Dabadie
© Blog Pierre Chéron - L335-3 du Code de la propriété intellectuelle

mercredi 20 juin 2018

Kanha Diaries 2018 - Episode II



 Chance et patience… Une combinaison gagnante ! 



KNP - MV3 ou MB3, fille de Mahaveer (T33) - 17/04/2018 © VD

En ce deuxième jour, nous allons expérimenter les vertus principales de la quête du tigre : chance et patience.


La chance nous allons la rencontrer le matin alors que nous nous trouvons sur le territoire de Garhi Male (T50), un jeune mais sérieux prétendant qui conteste la suprématie d’Umarpani et tente de s’accorder les faveurs d’une tigresse mature, Mundi Dadar (T8 – doyenne de la zone de Mukki) tout juste mère d'une nouvelle portée après s’être séparée de ses 4 jeunes élevés avec succès jusqu’à l’âge adulte.


KNP - groupe de chacals - 17/04/2018 © VD

Après avoir assisté à une belle scène de chacals s’avançant sous une douce lumière matinale, nous poursuivons l’exploration de cette partie de la zone de Mukki.
Un peu plus tard, sur le chemin du retour, en direction de la sortie du parc, nous
repérons un attroupement de jeeps proche d’un magnifique banian colonisé par un groupe de langurs très bruyant.
KNP - langur  - 17/04/2018 © VD

En nous approchant, nous comprenons que l’agitation anormale des singes estdue à la présence d’un tigre couché à l’abri de l’épaisse végétation. La scène est cocasse car les singes perchés juste au-dessus de la jeune tigresse lui lance des fruits et des branches pour la déranger dans sa somnolence.


Nous assistons pendant une demi-heure aux provocations répétées des singes qui n’auront pour réactions que de timides hochements de tête de la tigresse rapidement identifiée comme étant MV3 ou MB3 (fille de T33, Mahabir ou Mahaveer)

Pour le safari de l’après-midi, nous demandons aux guide et chauffeur de nous emmener vérifier la situation et les possibilités d’une observation intéressante. 

Comme prévu, il y a déjà un nombre conséquent de jeeps à l’arrêt… Une bonne douzaine au total, ce qui ne semble pas troubler la quiétude de la jeune femelle, confortablement installée au pied de l’arbre où nous l’avions laissée le matin même.

La chaleur est pesante mais reste très supportable. Passé l’excitation de la vision du tigre, les occupants des jeeps se mettent à palabrer pour faire passer le temps dans l’espoir d’un meilleur angle de vue. La tigresse se prélasse toujours et ne montre que quelques signes d’intérêt sporadiques pour ses « fans »… La frustration monte et l’attente commence à en décourager certains.

Dans ce contexte, il est difficile pour les guides d’insister par un laconique « take patience », au risque de décevoir des clients qui n’ont pas encore su se hisser aux exigences de la vie sauvage et raisonnent selon un schéma temporel en total décalage avec le rythme de la jungle.

En outre, les véhicules donnent souvent l’illusion d’augmenter les chances de « sightings » (observations) en étant en mouvement perpétuel pour saisir toutes les opportunités susceptibles de se présenter… Enfin, il y a ceux qui, ne disposant que d’une journée pour explorer le parc, préfèrent aller à la découverte des autres richesses faunistiques de Kanha.

Mais revenons-en à notre tigresse… Il est à peine 16h30 et la moitié des jeeps sont déjà parties.

De notre côté, nous avons déjà écrit le scénario de ce que nous pressentons avec notre guide… A l’« heure du tigre », aux environs de 17h, la tigresse va sortir pour rejoindre le point d’eau situé à environ 500 mètres de sa cache et nous pourrons jouir d’une vision imprenable sur cette magnifique tigresse arpentant la piste puis s’abreuvant paisiblement dans un cadre idyllique.

Nous décidons donc de prendre de la distance vis-à-vis du petit groupe de jeeps pour nous positionner entre l’arbre à l’abri duquel elle s’est installée et le point d’eau… Nous sommes à une centaine de mètres environ.

A 17h, la tigresse se lance enfin dans une toilette qui trahit ses intentions… Nous nous rapprochons du groupe de jeeps pour venir aux nouvelles puis regagnons presque aussitôt notre position d’attente, à distance.


KNP - MB3 en patrouille - 17/04/2018 © Photographie VD

La tigresse se fait désirer et reste à couvert alternant séquences de bâillements suivies de somnolence avec des poses un peu plus « alertes »… Mais elle ne bouge toujours pas de sous son arbre. 





Cette fois s’en est trop et les jeeps partent une à une, embarquant les touristes loin du rêve qu’ils ont pourtant caressés de si près… Nous demeurons seuls avec une autre jeep dont les occupants se sont rangés aux arguments du guide, bien inspiré ! 

Ça y est, il est 17h20 et c’est enfin l’heure du tigre… Une véritable splendeur en mouvement qui va nous offrir un show d’une demi-heure sur la piste désertée…


KNP - MB3 marquage - 17/04/2018 © VD


KNP - MB3 marquant son territoire - 17/04/2018 © Photographie VD

Animée par l’assurance des jeunes tigres en quête de territoire, elle asperge abondamment d’urine les arbres alentours… 

Sur son omoplate gauche, on remarque la présence d’un stigmate certainement dû à un récent combat territorial… Les territoires de la zone centrale de Kanha sont très convoités et donnent lieu à de farouches affrontements. C’est du grand spectacle et nous sommes aux premières loges !

Soudain, la piste débouche sur une vaste clairière …

KNP - chitals en alerte - 17/04/2018 © VD

La tigresse tente de se faire discrète pour se mettre pourquoi pas en position d’approche et engager une chasse mais très vite l’alerte est donnée et toute la harde de cerfs axis a les yeux rivés sur la tigresse, à grand renfort de bruits d’alarme.

Arborant un air faussement désintéressée, la jeune femelle scrute la harde et salive à l’idée du repas qui vient de s’envoler.

Après quelques minutes de repos, elle se lève pour se remettre en route.



KNP - MB3 réfléchit - 17/04/2018 © VD 

KNP - MB3 marque - 17/04/2018 © VD
KNP - 17/04/2018 © VD
Contrairement à nos prévisions, elle n’est pas en recherche d’eau mais bifurque dans le sens opposé au point d’eau pour s’enfoncer dans la forêt, nous laissant à nos émotions après une dernière vision de cette végétation fantastique semblant happer le félin.

Fruit du hasard, c’est une famille d'indiens habitant le même lodge que nous qui occupe la jeep restée sur le « spot » … 

La discussion autour des vertus de la patience promet d’être animée ce soir !


Textes et photos Vincent Dabadie
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vendredi 15 juin 2018

Mortalité des grands fauves en Inde

Que cache l’hécatombe de ces derniers mois !!

RTR – T39 Noor © Crédit photographique Pierre Chéron
Entre hausse préoccupante de la mortalité des grands fauves en Inde et comptages positifs des derniers recensements :

Les mauvais chiffres du premier trimestre 2018 traduisent les nombreuses menaces auxquelles les félins doivent faire face au quotidien : réduction et fragmentation de l'habitat, conflits liés à la proximité avec les populations locales, interférences des projets d'infrastructures structurantes à l'origine de nombreuses morts accidentelles (félins renversés, victimes de chutes dans des puits ou bien encore morts électrocutés du fait de clôtures électriques le plus souvent illégalement installées...), braconnage...

La mortalité des grands fauves semble en hausse mais ce constat traduit-il bien la réalité de leur présence en Inde. Se dirige-t-on vers un déclin de ces espèces ou bien s'agit-il plutôt d'une évolution du "paradigme indien" des grands fauves ?
184 lions morts entre 2016 et 2017 (310 sur la période 2010-2015) dont  32 de causes non naturelles !
162 léopards sur les trois premiers mois dont 35 % dus à des cas de braconnage et 20 % suite à des accidents sur les routes ou les voies de chemin de fer....34 léopards meurent chaque année en moyenne rien que dans l'état du Rajasthan !
34 tigres sur les trois premiers mois de l'année dont 35 % de causes non naturelles (électrocution, accidents et braconnage), ce qui à ce rythme fera franchir la barre des 130 tigres morts fin 2018 !

RTR – T57 Singhtsh © Crédit photographique Pierre Chéron
Les chiffres sont inquiétants et pourtant, les comptages réalisés ces dernières années ou en cours sont encourageants et témoignent des résultats probants obtenus suite aux efforts considérables de protection réalisés sur le terrain.

La population des lions est ainsi passée de quelques dizaines en 1913 à 523 en 2015, avec une forte progression durant la dernière décennie (359 en 2006, 411 en 2010...). On doit ce spectaculaire sauvetage au Nawab de Junaghad qui décida de protéger la trentaine de lions encore présent dans sa réserve de chasse et ayant échappé aux massacres. Aujourd'hui, le seul sanctuaire de Gir n'est plus suffisant pour supporter cette population. La réserve qui fait 1882 km² environ peut accueillir 300 spécimens au maximum, c'est pourquoi il était vital d'assurer aux lions des territoires additionnels. Désormais 40 % des lions du Gujarat sont disséminés dans les districts d'Amreli, Bhavnagar, Gir Somnath, et Porbandar et migrent à travers 19 corridors sur une aire totale couvrant quelques 22 000 km² !

Jeune mâle du Gir © Crédit photographique Pierre Chéron

GIR - femelle et cubs © Crédit photographique Pierre Chéron

S'agissant des tigres, après une décennie très compliquée, on relève, depuis le comptage de 2011 (1700 en 2010, 2226 en 2014) des chiffres en hausse dans la quasi totalité des états. Cette dynamique laisse augurer, pour le recensement qui vient de débuter, un retour au nombre d'individus du début des années 1990 (environ 3000 tigres) mais avec la fiabilité que procurent désormais les moyens technologiques modernes dont disposent les équipes du FD et de la NTCA pour réaliser les opérations de comptage ("camera trapping" notamment). La protection dans les réserves de tigres les plus réputées s'avère mieux organisée et plus efficace et après en avoir contesté le principe lors du recensement de 2011 notamment, les autorités indiennes ont fini par admettre que plus de 30 % des félins vivaient en dehors des réserves dans des zones protégées (sanctuaires de la vie sauvage, parcs nationaux...) ou non (corridors entre réserves ou bien forêts isolées).


RTR – T28 Star Male © Crédit photographique Pierre Chéron
RTR – T85 Packman © Crédit photographique Pierre Chéron


Le comportement des léopards est plus problématique car ils sont plus intrusifs et imprévisibles, et ils n'hésitent pas à s'aventurer dans les villages et dans les zones urbaines périphériques des grandes agglomérations. Depuis quelques mois des vidéos sont postées régulièrement sur les réseaux sociaux montrant des scènes insoutenables de mise à mort de léopards à coups de bâtons par des villageois excédés, aux réactions totalement disproportionnées. Le même type de scène a été filmé s'agissant cette fois d'ours lippus ayant attaqué des villageois. Dans le sanctuaire même du Gir, on rapporte des faits surréalistes de personnes s'approchant à pieds de groupes de lions pour les perturber pendant leur repas ou bien les pourchassant en motos.

Pourtant dans le même temps, on assiste à des scènes spectaculaires d'opérations de sauvetage improvisées de léopards ou de tigres tombés dans des puits ou des canaux, certains n'hésitant pas à les secourir au péril de leur vie (les animaux en situation de stress extrême peuvent s'avérer dangereux pour leurs "sauveurs" et leur infliger de graves blessures voire pire). 

Pour combattre les idées reçues et tenter d'endiguer les incidents qui se multiplient, l'état de l'Uttarakand a pris l'initiative de publier un guide intitulé "Busting Myths about léopards and Learning to leave with them" pour sensibiliser les populations locales sur les comportements à adopter pour coexister avec le félin. 

Le premier recensement de léopards réalisé en Inde sur une partie du territoire a mis en avant un chiffre de 8000 individus. En extrapolant ces chiffres à la partie nord-est du pays non concernée par les comptages, les spécialistes estiment que la population totale du félin tacheté est comprise entre 12000 et 14000.


RTR - Léopard © Crédit photographique Pierre Chéron
RTR - Léopard © Crédit photographique Pierre Chéron 
La situation est préoccupante et l'accroissement global du nombre de félins dû à une meilleure protection dans les réserves ne doit pas occulter le phénomène réel de réduction dramatique de son habitat en dehors et de la pression de plus en plus grande exercée par la population sur ces territoires.
Le renforcement des moyens dont disposent les réserves a été cette dernière décennie une réponse adaptée pour endiguer le braconnage mais elle ne peut à elle seule assurer un avenir à ses grands prédateurs qui ont avant tout besoin d'espaces importants connectés les uns aux autres par des corridors présentant un minimum de sécurité (pour éviter les accidents sur les routes et les voies ferrées, les chutes dans les puits, l'électrocution par des clôtures installées le plus souvent illégalement...) et disposant de ressources en eau et en proies sauvages. 
  
Naturalistes et scientifiques s'accordent désormais pour dire qu'une déconvenue majeur est à prévoir dans les prochaines décennies si des actions ne sont pas menées au niveau des aires non protégées actuellement, mais au combien vitales pour garantir la survie des félins !


RTR - Krishna cubs déc 2015 © Crédit photographique Pierre Chéron

Cela ne signifie pas qu'il faut relâcher les efforts de protection dans les réserves, bien au contraire. Sur la base du modèle de tourisme développé dans les "Tiger Reserves", le TOTF (Travel Operator For Tigers) a indiqué que le tourisme des léopards avait un réel potentiel et que ce pouvait être une des clés de la protection de l'espèce en Inde où les moyens se concentrent actuellement beaucoup sur les espèces "étendards" dont fait partie le tigre. 

L'état du Rajasthan a d'ailleurs récemment décidé de créer 5 sanctuaires dédiés aux léopards pour mieux répondre aux dangers du braconnage en incitant les félins à rester dans des aires protégées et exemptes de présence humaine tout en procurant des sources de revenus aux populations locales de manière à les impliquer dans les actions de préservation. Se dirige-t-on vers un grand plan "léopards" à l'échelon national...affaire à suivre dans les mois qui viennent !

A noter que certaines des 50 "Tiger Reserve" n'ont de tigre que le nom, alors que paradoxalement, on trouve des léopards dans toutes les "Tiger Reserve". 

Les orientations des programmes de conservation ne sont toutefois pas les mêmes au regard des problématiques spécifiques à chaque espèce.

Si lions et tigres peuvent emprunter des corridors sur plusieurs dizaines voir dans certains cas plusieurs centaines de kilomètres à la recherche de territoires où s'établir et de partenaires avec lesquels se reproduire, les léopards ont un champ d'action plus réduit. Cherchant moins à éviter les hommes, ces derniers entrent très souvent en conflit avec les populations locales même si certains exemples montrent que la présence de léopards à proximité des zones urbanisées ne constitue pas une situation rédhibitoire...on appelle ces léopards, les léopards des villes à Mumbai ou encore Jaipur ! 

RTR - T19 Krishna - avril 2018 © Photographie Vincent Dabadie
Parfois également des programmes de protection aux intentions louables peuvent interférer avec d'autres projets de conservation des espèces...c'est typiquement le cas du plan de transfert de lions au Wildlife Sanctuary de Kuno Palpur situé dans l'état du Madhya Pradesh.

Après avoir écarté plusieurs autres sites et au terme d'une bataille juridique âpre et incertaine, l'autorisation fût donnée par la cour suprême indienne d'opérer les transferts. La création d'un nouveau site d'accueil des lions d'Asie, déconnecté du Gir, présente un caractère vital pour la sauvegarde de l'espèce en cas de pandémie s'abattant sur les spécimens du Gujarat.  

Problème : Kuno Palpur constitue un sanctuaire stratégique pour les migrations de tigres en provenance de la réserve de Ranthambhore dans le Rajasthan et il se situe à l'intérieur de l'arc du "Western India Tiger Landscape", biotope essentiel à la métapopulation des tigres d'Inde de l'Ouest connectable avec un autre pool génétique, celui des tigres d'Inde centrale. 


Schéma de dispersion des tigres du WITL © Vincent Dabadie
Pour accélérer les opportunités de brassage génétique entre les deux "clusters" de tigres, il est même envisagé de faire venir des tigres des réserves de Kanha Panna et Bandhavgarh à Kuno !

On le voit, rien n'est simple en Inde et il faut aux autorités et associations impliquées, composer avec une infinité de paramètres pour s'assurer du bien fondé des décisions prises et de leur intérêt au service de la préservation de l'incroyable biodiversité de la vie sauvage indienne. 



Textes et photos © Blog Pierre Chéron - L335-3 du Code de la propriété intellectuelle