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mardi 5 février 2019

Bilan des transferts de tigres 2018 : une année mitigée...




Bilan des transferts de tigres 2018 : une année mitigée...

Relocalisation:
2 tigres à Munkundara Tiger Reserve (Rajasthan),
1 tigre et 1 tigresse à Satkosia Tiger Reserve (Odisha),
2 tigres (un male et une femelle) dans le WLS de Nauradehi (Madhya Pradesh)

1 tigre à Sanjay Dubri Tiger Reserve (Madhya Pradesh)


MV2, premier tigre à faire l'objet d'un transfert inter étatique

On pouvait espérer un nombre de transfert compris entre 10 et 15 pour l'année 2018 mais au final c'est un maigre bilan que l'on peut dresser avec 7 tigres relocalisés, un programme terni par ailleurs par la gestion catastrophique des premiers transferts interétatiques intervenus entre le Madhya Pradesh et l'Odissa pour repeupler la réserve de Satkosia TR, dans un Etat indien historiquement peu favorable à la protection des tigres.



L'emblème de ce fiasco annoncé par certains observateurs et activistes avertis restera la mort dans des circonstances suspectes du tigre MV2, digne héritier d'une lignée de tigres connus à Kanha (voir sa photo ci-dessus). Agé d'à peine trois ans et pesant 195 kg, ce magnifique spécimen promettait un bel avenir...il aura fini blessé mortellement par un collet installé illégalement par des villageois pour chasser du gibier en plein cœur de la réserve. Quant à Sundari, fille de la tigresse star Spotty de Bandhavgarh TR, son implication dans la mort de deux villageois à Satkosia l'aura privée de sa liberté...l'histoire n'est peut-être pas terminée car MV2 se serait accouplé avec la dernière tigresse présente à Satkosia et âgée de plus de 10 ans et les autorités indiennes évaluent la possibilité de relâcher à nouveau Sundari dans la réserve !


Sous la pression de l'accroissement conséquent des populations de tigres présents dans les réserves les mieux gérées et protégées, l'espace vient à manquer, même en considérant les superficies adjacentes des buffer zones.



En effet, lorsque les tigres disposent des conditions idéales (proies en nombre, points d'eau, caches pour les petits à naître, faibles interactions avec les populations. locales..), ils se reproduisent vite suivant un phénomène naturel d'autorégulation des portées et en quelques années, on peut arriver à une saturation des espaces disponibles et à une multiplication des conflits entre congénères et populations installées en frange des aires dédiées, pouvant conduire à rompre les équilibres précaires institués dans les réserves.

Dans la mesure où les corridors de migration entre réserves, lorsqu'ils existent, sont peu sûrs et exposent les félins à une multitude de risques rendant très improbable leur "aventure", les transferts restent actuellement une solution indispensable pour assurer la meilleure occupation possible par les tigres des territoires protégés. 

Bien évidemment, pour la survie à plus long terme du félin, l'avenir passe inévitablement par la restauration des corridors prioritaires de transit connectant les populations de tigres. Ces "passages" sont bien connus des équipes de chercheurs et de scientifiques qui ont multiplié les études aux conclusions convergentes durant la dernière décennie.

En attendant et pour gérer les urgences, force est de constater que les réserves en déficit d'espaces sont de plus en plus nombreuses. On peut citer Kanha, Pench et Bandhavgarh dans le Madhya Pradesh, Ranthambhore dans le Rajasthan, Corbett dans l'Uttarakand, Kaziranga et Orang dans l'Assam ou encore Nagarhole et Bandipur dans le Karnataka.

Or, a contrario, certaines réserves sont vides de tigres et manquent de tout : infrastructures d'accès et d'accueil pour les touristes, moyens de protection et dispositifs de compensation ou de dédommagement des populations locales...pire, certaines sont en proie à des conflits armés entre guérillas maoïstes et gouvernement indien qui rendent impossibles tout programme de protection efficace (ex : Palamau dans le Jarkhand qui aurait perdu 72 tigres en moins de 10 ans !) et encouragent le braconnage et l'élimination des animaux "gênants".

Conscient de la situation, les autorités indiennes ont mis sur pied progressivement d'ambitieux programmes de repeuplement des "Tiger reserve". Après les drames du braconnage des tigres des parcs de Sariska (Rajasthan) et Panna (Madhya Pradesh) dans les années 2000 et l'émoi suscité sur la scène internationale, une volonté politique forte d'infléchir la tendance vit le jour avec une fortune diverse. 

C'est ainsi que Sariska accueillit successivement sur une période de 5 ans, une dizaine de tigres tous en provenance de la Tiger Reserve de Ranthambhore, située dans le même état du Rajasthan. La situation demeure complexe puisqu'actuellement seuls 10 à 15 tigres résident dans la réserve alors même que la plupart des villages n'a pas été délocalisé à ce jour.

Puis, vint le tour de Panna (cf article "une exemplarité fragile : Panna Tiger Reserve" publié le 8 décembre 2017 sur le blog) avec la relocalisation de tigres en provenance des réserves de Kanha, Bandhavgarh et Pench. Panna est un vrai beau succès dans un site certes, beaucoup plus favorable dans l'écrin de la rivière Ken. Bien qu'actuellement isolée, cette réserve pourrait permettre, sous réserve de restaurer les corridors de migration, de relier les tigres du WITL à ceux des réserves composées des majestueuses forêts de sals d'Inde Centrale.


Tigresse T4 (transfére de Bandhavgarh) traversant la rivière Ken à Panna pour rejoindre ses petits


Désormais, pour tenter de rééquilibrer la densité de tigres présente dans les différentes réserves, le rythme des relocalisations devrait s'intensifier afin de donner un avenir à de jeunes tigres voués autrement à errer dans des zones peu favorables des réserves emblématiques. C'est aussi donner parfois une seconde chance à des tigres victimes de drames (ex : deux tigresses orphelines élevées en semi captivité et relâchées à Panna avec succès sous le code de T3 et T4, une tigresse dont la mère a été empoisonnée à Pench et réintroduite à Nauradehi). Ces relocalisations visent dans le même temps à redynamiser des réserves peu connues mais au réel potentiel. On saluera au passage les initiatives de transfert entre états qui devraient faire bouger les lignes à l'avenir et inciter plus d'états à collaborer dans les programmes de réintroduction d'espèces menacées. 

Le bilan des relocalisations 2018 est le suivant : 

  • 2 tigres (T91 Mirza/Alphonso = MT1 Sultan et T106, une fille de Noor - MT2) de Ranthambhore TR vers Mukundara TR 
  • 1 tigre (MB2) de Kanha TR vers Satkosia TR 
  • 1 tigresse (Sundari) de Bandhavgarh TR vers Satkosia TR 
  • 1 tigre de Bandavgarh TR vers Nauradehi WLS 
  • 1 tigresse de Kanha (née à Pench) TR vers Nauradehi WLS 
  • 1 tigre de Kanha TR vers Sanjay Dubri TR

La déroute des transferts interétatiques réalisés vers Satkosia TR a incité le NTCA à revoir sa stratégie sans pour autant abandonner le projet de relocaliser 4 nouveaux tigres dans cette réserve. Certains activistes étaient demeurés très sceptiques quant à la pertinence des choix opérés pour l'accueil de ces tigres et ils s'étaient exprimés sur le cas de Satkosia pour fustiger la faiblesse de la "prey base" recensée avant les relocalisations ainsi que la présence de 25 villages dans la core area et de quelques 175 villages en buffer zone, non associés étroitement à la démarche.

A Mukundara Hills TR, le tigre T91 (Mirza aussi surnommé Alphonso) né à  RTR et déplacé depuis les forêts du district de Bundi plus au sud (Ramargh Visdhari WLS) est le premier individu depuis plus de 20 ans présent dans cette  aire protégée ayant obtenu récemment le statut de Tiger Reserve. Initialement, deux tigresses devaient le rejoindre avant la mousson 2018 mais le NTCA saisi d'irrégularités sur la procédure de transfert de T91 a décidé de différer les autorisations de transfert, le temps d'examiner les plaintes. 


MT1 (Sultan), premier tigre transféré à Munkundara Hills TR

Après de longs mois d'attente et alors que MT1 (renommé Sultan à l'occasion de son transfert) commençait à trouver le temps long en l'absence de congénères, le mois de décembre 2018 allait nous apporter une bonne nouvelle : une des trois filles de la dernière portée de Noor (T39) était endormie afin de rejoindre Sultan à MHTR. Fidèle au processus d'acclimatation, elle est restée plusieurs semaines dans un enclos, élargi progressivement afin de pouvoir s'habituer à son nouvel environnement et faire la découverte de son nouveau partenaire, déjà roi des lieux. Courant janvier 2019, elle a été observée s'accouplant avec lui...de bon augure !



MT2, première tigresse à rejoindre MT1 (Sultan) à MHTR
La deuxième tigresse en provenance de RTR dont le transfert était initialement programmée en 2018 devrait être acheminée à MHTR d'ici avril 2019.

Le succès de telles réintroductions dépend totalement de certains paramètres favorables qui, s'ils ne sont pas réunis, hypothèquent grandement les chances de succès de ces opérations délicates. Pour n'en citer que quelques-uns : dans la plupart des cas, la libération des "Cores Zones" de la présence humaine par une démarche concertée de compensations offertes aux villageois (un contre-exemple existe à BRT Hills où les tribus de Soliga conservent leur ancrage au cœur de la réserve dans la mesure où ils contribuent à la protection de la faune et à la conservation de l'écosystème, idem pour les Mishmi dans le Dibang WLS de l'Arunashal Pradesh  pour qui les tigres sont considérés comme des "frères"), la constitution d'une base de proie suffisante (25/km² semble un minimum, c'est le cas à MHTR), la formation et les moyens données au personnel du FD ainsi que leur motivation pour assurer une bonne gestion des réserves et la protection des espèces, les actions de sensibilisation et de participation au projet réalisées auprès de tous les acteurs locaux, une démarche écologique et économique pour pérenniser le projet grâce notamment à la venue de touristes, une approche respectueuse de l'environnement pour la réalisation d'infrastructures "vertes"...

Le mouvement va-t-il s'accélérer dans la perspective du doublement de la population à l'horizon 2022 ? Rappelons que cet engagement a été pris en 2010 lors du sommet de Saint-Pétersbourg alors que l'Inde annonçait officiellement dans son recensement compter environ 1700 tigres, ce qui place la barre à 3500 pour 2022 alors que le recensement de 2014 estimait la population à 2226 et que les résultats de celui de 2018 devraient être disponibles dans le courant du premier trimestre 2019. 

En effet, le WLS de Nauradehi qui faisait partie des sites possibles d'accueil des guépards pour une "réintroduction historique" sur le territoire indien a finalement accueilli un couple de tigres (Kishan et Radha). Les territoires des Tiger Reserves du Madhya Pradesh n'étant pas extensibles, les "Wildlife Sanctuary" (cf. article "une accession difficile au statut de Tiger Reserve" publié le 17 janvier 2018 sur le blog) sont mis à contribution d'autant qu'ils permettent un meilleur maillage des territoires d'Inde Centrale dans le but de connecter à termes les parcs protégés par des corridors. Nauradehi est le plus grand WLS du MP avec une surface d'environ 1100 km². Signalons qu'une dispersion naturelle a permis à un tigre male de Panna de rejoindre en juillet dernier Nauradehi en empruntant des corridors. Les autorités étudient la possibilité d'y introduire une femelle afin d'éviter les conflits avec le couple de tigres réintroduits plus tôt dans l'année.

Kuno-Palpur constitue un autre exemple des arbitrages en cours qui semble s'opérer en faveur des tigres. Ainsi, ce WLS du Madhya Pradesh, tout proche du Rajasthan et intégré au biotope semi-aride du "Western India Tiger Landscape" pourrait abriter prochainement des tigres en provenance des réserves de Kanha, Pench et Bandhavgarh. Il s'agirait d'une avancée majeure dans l'optique de constituer des "passerelles" entre tigres d'Inde de l'Ouest et tigres d'Inde Centrale. Ainsi, des tigres d'Inde de l'Ouest en provenance de Ranthambhore ont déjà migré dans ce sanctuaire (T38, frère de la célèbre Noor). Si leurs cousins d'Inde Centrale venaient à être relocalisées, on assisterait aux premiers échanges génétiques entre deux "pools" actuellement séparés. Depuis Kuno Palpur des couloirs "naturels" de migration existent notamment vers Madavh NP et d'autres sont à restaurer vers Panna TR ou Ratapani WLS dans le MP...on se prend alors à rêver d'une "grande ceinture" offrant ainsi de nouvelles perspectives au félin.

Pour l'heure, il faut rester extrêmement prudent sur la faisabilité et l'avenir de tels projets, car les initiatives restent fragiles et très lentes dans leur mise en œuvre alors que la démographie et les besoins en ressources chez les hommes ne cessent de croître. Les meilleures chances de survie des tigres sur des territoires vastes et connectés demeurent bien évidemment ceux d'Inde du Nord au niveau des plaines de l'arc du Terai et des biotopes himalayens et ceux d'Inde du Sud, notamment dans la Biosphère des Nilgiris reliant Western Ghats et Eastern Ghats. 

Les transferts de tigres entre "Tigers Reserves" et WLS peut également jouer un rôle important pour donner des perspectives d'augmentation des effectifs car dans de nombreux cas ces derniers sont mieux dotés en ongulés et disposent de meilleures densités de proies que des sanctuaires classés en Tiger Reserves mais laissées à l'abandon. Certains états qui ont vu leurs populations de tigres exploser souhaitent obtenir rapidement le classement de certains parcs en "Tiger Reserve" afin de disposer de plus de moyens pour la protection et le développement du tourisme. C'est le cas de l'Uttarakand qui souhaite que le statut de Tiger Reserve soit accordé à trois de ses sanctuaires de vie sauvage, ce qui porterait à 5 le nombre de Tiger Reserve dans cet état (après Corbett et Rajaji). De leur côté, les forêts de Godhazari comptant une quinzaine de tigres et situé dans le district de Chandrapur dans l'état du Maharashtra ont obtenu début 2918 le statut de Wildlife Sanctuary. Un signe encourageant dans une zone où de très importants projets d'infrastructures linéaires nouvelles sont à l'étude actuellement, menaçant la connexion de certaines aires protégées et notamment celle stratégique de Tadoba TR. 

Signalons que la réserve de Corbett dans l'Uttarakand a fait polémique en envisageant courant 2018 de créer de grands enclos pour garantir aux visiteurs la vision de tigres...on assiste là à une dangereuse surenchère pour la conquête de parts du marché touristique. Quelle différence alors avec les zoos qui présentent les félins dans des conditions plus ou moins décentes ?

Gageons que l'année 2019 sera plus prolifique en transferts et que ceux-ci seront mieux préparés afin de rééquilibrer la présence des populations et soulager la pression pesant sur certaines réserves. Il faut conserver à l'esprit que ces mouvements artificiels orchestrés par les hommes ne peuvent se substituer dans une vision à moyen et long terme aux mouvements de dispersion naturelle autorisés par l'efficience des corridors.

D'ici 2020, 4 tigres devraient être transférés à Buxa TR dans l'état du West Bengale, une réserve frontalière du Népal dont la situation géographique rend les opérations de contrôle plus délicates et attise les convoitises des filières de trafiquants opérant dans la région. C'est également 4 tigres qui sont supposés être relocalisées des réserves du Madhya Pradesh vers Satkosia. D'autres initiatives devraient également voir le jour. A suivre...



 Textes Vincent Dabadie - Photos Pierre Chéron et Vincent Dabadie

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